vendredi 5 mai 2017

DE HOLLYWOOD A WASHINGTON 5 - NOUVELLES GUERRES


« Dans la vie politique américaine, il y a peu de routes aussi fréquentées que celle qui mène de Washington à Hollywood, de la capitale du pouvoir à celle du glamour » écrit le journaliste Ronald Brownstein en 1992. Depuis des années, ces connexions sont étudiées, mises à jour, et de nombreux journalistes se sont interrogés sur les liens qui unissent le pouvoir militaire à l’usine à rêve. Entre censure et propagande, l’influence du Pentagone sur une partie du cinéma américain est un secret de polichinelle… Des œuvres qui vont naturellement dans le sens de l’armée à celles qui tentent de la remettre en question, entre compromis et négociations, Hollywood semble avoir cédé énormément aux idéologues de Washington au nom du profit et de l’efficacité. AAARG! revient sur la liaison contre nature qui unit le cinéma et l’armée, leurs motivations ainsi que les conséquences de tels rapports.



NOUVELLES GUERRES

1945 - 1960


On aurait pu croire que la fin de la guerre allait avoir une influence sur la production de films de propagande. Il n’en est rien. 1945, la paix est signée mais le monde reste en guerre… et Hollywood n’est pas prêt à baisser les armes, au contraire ! Pour le journaliste David Robb, « la collaboration entre Hollywood et les militaires a atteint son zénith dans les années 50, lorsqu’on produisait à tour de bras des films se passant durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. C’était l’apogée de la guerre froide, du maccarthysme et de ses listes noires. Patriotisme et anticommunisme étaient à l’ordre du jour et Hollywood prenait ses ordres directement du Pentagone. » La capitulation de l’Allemagne et la mise à terre par l’atome du Japon scellent la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les soldats reviennent chez eux et chacun panse ses plaies mais très vite les promesses terrifiantes de la guerre froide vont bientôt s’imposer au cœur des foyers américains. Pour ces derniers, la paix ne durera qu’une petite poignée d’années avant qu’en 1950 n’éclate la guerre de Corée, aimable introduction au carnage qui se prépare dans tout le Sud-Est asiatique. Les forces de l’Axe vaincues laissent place à un nouvel ennemi pendant que la domination du monde et l’annihilation possible du genre humain s’imposent dans les enjeux d’un affrontement qu’on croirait écrit par des scénaristes de séries B. Cet article revient sur l’époque où l’Amérique triomphante se pensait invulnérable, avant que les sixties et le « merdier » ne sifflent la fin de la récré, laissant le rêve américain se fracasser sur la réalité.



Mais pour l’instant, nous sommes encore en 1945 et Hollywood fête l’armistice avec Les Sacrifiés (John Ford) et le formidable Les Forçats de la gloire (William Wellman) qui sont les deux derniers grands films à avoir été produits pendant le conflit. Malgré leurs immenses qualités, ces films peinent à s’imposer au box-office et cet échec relatif va museler les velléités d’Hollywood à poursuivre, en tout cas pour le moment, un retour aux grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale. On se demande si le public a envie de payer pour retrouver sur grand écran les horreurs d’une guerre qui vient de s’achever. Dans l’immédiat, l’intérêt va se tourner vers les films traitant du retour au pays des soldats. Les marines soutiennent ainsi activement la production de L’Orgueil des marines (Delmer Daves, 1945), puis de Jusqu’à la fin des temps (Edward Dmytryk, 1945) et, en 1946, Les plus belles années de notre vie (William Wyler) remporte un succès gigantesque. Si les difficultés engendrées par la réhabilitation et les traumatismes des vétérans sont au sommaire de ces films, le traitement est bien sûr nettement plus léger que ce qu’on pourra découvrir dans Que la lumière soit, le documentaire édifiant de John Huston que l’armée censurera pendant 40 ans.

Bastogne



En 1949 l’Amérique réorganise son Department Of Defense (DOD) puis ouvre un bureau de liaison à Hollywood avec pour mission de suivre les films qui pourraient intéresser les militaires et de garder un œil sur ceux qui pourraient nuire à leur image. À sa tête, un ancien des relations publiques de l’armée : Don Baruch. Il restera à ce poste jusqu’à sa retraite en 1989. Pendant 40 ans, c’est lui qu’Hollywood doit voir si les studios cherchent à obtenir une coopération avec les différents corps d’armée. Cette assistance s’articule autour de trois principes clairs : elle se doit d’être bénéfique pour la moralité des membres du service concerné, bénéfique pour le public grâce à une meilleure information sur le travail des forces armées et bénéfique pour leur recrutement. C’est également cette année-là qu’Hollywood décide de mettre sa prudence de côté. À l’aube des années 50, le succès de quatre films va relancer l’industrie du cinéma de guerre et redéfinir ses enjeux pour la décennie à venir. Il s’agit d’Un Homme de fer (Henry King), Horizons en flammes (Delmer Daves), Bastogne (William Wellman) et Iwo Jima (Allan Dwan). 


Darryl Zanuck, de la 20th Century Fox, se tourne vers l’Air Force pour tourner Un Homme de fer. Il veut s’assurer que les militaires sont d’accord pour une coopération totale qu’il estime indispensable pour que le film puisse exister. La production va ainsi prendre en compte l’avis des militaires qui ne vont pas tarder à multiplier les remarques. L’État-major s’agace du scénario qui met en scène un officier irresponsable et présente la vie des soldats de manière un peu trop détendue. Finalement, la coopération est entérinée et l’Air Force va abattre avec enthousiasme un travail comparable à celui d’une véritable équipe de production : préparation des lieux de tournage, mobilisation de milliers de figurants et de vastes mouvements de troupes, mise à disposition de matériel et notamment de vieux bombardiers B-17… Un tel investissement nous pousse à nous demander si c’est l’armée qui collabore avec Hollywood en lui fournissant ce dont les cinéastes ont besoin, ou si ce n’est pas plutôt Hollywood qui collaborerait à la fabrication de propagande en fournissant les fonds et les talents artistiques nécessaires à la stratégie commerciale des différents corps militaires ? 



En septembre, la Warner sort Horizons en flammes dont la production avait été suspendue quelques années. La Navy cultive un intérêt particulier pour ce film car le scénario reprend littéralement le message qu’elle souhaite porter sur la place publique afin de justifier ses programmes. On y suit les aventures d’un aviateur de l’aéronavale qui se rend à Washington afin de militer pour le développement de la flotte de porte-avions, persuadé qu’ils sont la clé pour gagner la guerre. Il s’agit de rappeler au public que, de la bataille de Midway à celle d’Okinawa, le rôle stratégique de ces bâtiments de guerre a été décisif. Le personnage tient ainsi face aux sénateurs un discours d’une limpidité évidente dont l’argumentaire est l’illustration littérale de ce que la Navy cherche à imposer au Pentagone : « Les porte-avions ont gagné la guerre du Pacifique et protègeront la nation américaine de toute agression future. » La Warner va également profiter de l’actualité en anticipant la sortie du film de plusieurs mois afin de coïncider avec un débat au Congrès devant statuer sur le choix entre développer une flotte de porte-avions ou bâtir une armada de bombardiers. Cette concurrence entre la Navy et l’Air Force va ainsi alimenter la production cinématographique des années suivantes, chaque corps cherchant à gagner l’opinion publique grâce à une série de films défendant leurs intérêts respectifs. La Navy va ainsi apporter son aide active à L’Escadrille de l’enfer (Lesley Selander, 1952), L’Escadrille panthère (Andrew Marton, 1954) et Les Ponts de Toko-Ri (Mark Robson, 1954),  trois films fournissant les images publicitaires dont elle a besoin. Et de son côté, l’Air Force va collaborer au Grand Secret (Melvin Frank et Norman Panama, 1952) et à Bombardiers B-52 (Gordon Douglas, 1957). Ils vont également travailler sur Strategic Air Command (Anthony Mann, 1955), un film directement réclamé par le général Curtis LeMay auprès du scénariste Beirne Lay. Le Strategic Air Command (SAC) est une branche de l’Air Force fondée en 1946 et qui a la responsabilité des armes atomiques. Son but est de pouvoir garantir l’efficacité de l’arsenal nucléaire en cas d’attaque. Au début des années 50, il s’agit de présenter au peuple l’importance d’un dispositif qui verra bientôt ses bombardiers se relayer en vol afin d’être prêts à frapper à tout moment. Les films qui font la promotion du SAC exaltent l’importance capitale de sa mission et cherchent à justifier auprès du peuple américain les raisons de son développement. Ces films visent à impressionner le public en mettant en avant l’arrivée d’une puissance de feu inédite et tentent de légitimer le sacrifice quotidien des pilotes d’une unité qui connaît alors le plus haut taux de divorce de toute l’armée américaine. Souvent très naïfs, ces films seront bientôt rendus obsolètes par l’arrivée, la décennie suivante, de drames (dont le plus célèbre est Dr Folamour de Kubrick) qui illustreront les conséquences tragiques provoquées par le dysfonctionnement d’un programme que l’armée n’arrivera jamais à rendre vraiment sympathique aux yeux du public… 


En marge du conflit interne qui anime la Navy et l’Air Force, Don Schary va produire avec l’aide de l’Army le spectaculaire Bastogne réalisé par William Wellman en 1949. Il s’agit de dépeindre la résistance héroïque d’une troupe de GI’s attendant désespérément d’être secourus. Des vétérans du 101bataillon, qui défendit âprement Bastogne, sont envoyés pour assurer la vraisemblance de la reconstitution. Comme toujours chez Wellman, le film est porté par d’immenses qualités artistiques et par une approche rigoureuse du conflit. Bien que le public semble à cette époque fatigué des récits pathétiques et boueux de la piétaille, concurrencés par les films aux visuels boostés par la présence de bâtiments de guerre rutilants, le film est succès magistral. 


John Wayne



Un succès comparable à celui que rencontre John Wayne qui va troquer cette année-là son image de cow-boy ténébreux pour celle du soldat taciturne. Même si par le passé il a déjà joué des rôles de militaire, il va imposer cette nouvelle image avec Iwo Jima (Allan Dwan, 1949), un film matriciel dont le succès immense va imposer au monde, et pour les décennies à venir, la mythologie du corps des marines. Soldats d’élite, entraînement brutal et sergent instructeur vociférant, tout ce qui deviendra bientôt un cliché de la culture pop (souvenons-nous de l’engagé Joker imitant John Wayne dans Full Metal Jacket) est déjà dans Iwo Jima. Bien sûr, nous sommes encore loin du désastre vietnamien alors l’heure est au développement candide d’une image positive. Les marines sont si fiers du film qu’ils l’intègrent à leur formation et le projettent régulièrement à tous leurs hommes... Ce prodigieux succès provoque un afflux supplémentaire de recrues qui, selon eux, se reproduirait à chaque diffusion télévisée du film. Les années suivantes, d’autres films estampillés marines cherchent à reproduire encore et encore le succès d’Iwo Jima. Cette production atteint une telle frénésie que le président Truman aurait déclaré que les marines avaient « une machine de propagande pratiquement aussi efficace que celle de Staline ». Okinawa, Les Diables de Guadalcanal, Le Bataillon dans la nuit, Le Cri de la victoire, The D.I., Dieu seul le sait… Tous ces films sont soutenus activement par le corps et si aucun ne retrouvera le succès d’Iwo Jima, tous participeront à la création d’une mythologie qui, à l’instar de l’enthousiasme pour l’arme atomique, ne tardera pas à se confronter à une situation catastrophique.



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À cette époque, la production de films de guerre privilégie de loin le théâtre d’opération du Pacifique. C’est là, en face du Japon que l’armée américaine a tant peiné à faire fléchir, que va s’ouvrir un nouveau front pour le Pentagone et Hollywood. 25 juin 1950, un an après la fin de la guerre d’Indochine, l’armée de la Corée du Nord envahit la Corée du Sud et occupe Séoul. Deux jours plus tard, l’ONU demande aux USA d’intervenir et le général McArthur prend la tête des opérations. La Chine va intervenir directement aux côtés du Nord alors que l’URSS se limite à fournir des armes et des véhicules. Après cinq ans d’une boucherie fratricide qui provoque plus d’un million et demi de morts la guerre s’arrête. Par rapport au combat contre l’ogre nazi, la guerre de Corée va être un sujet beaucoup plus compliqué à appréhender pour Hollywood qui doit faire face à un conflit impopulaire et déprimant. Une guerre qui a le goût d’une opération de police aux engagements troubles. Durant les années 50, une trentaine de films vont pourtant être réalisés sur ce conflit et proposeront un spectre qui ira d’œuvres bellicistes cherchant péniblement à justifier la noblesse d’un engagement contesté à d’autres plus polémiques traitant des problèmes sociaux de l’époque. Cherchant à retrouver la légitimité absolue que représentait le combat contre les nazis, certains films évoquent le conflit du moment en se tournant vers le passé. C’est par exemple le cas de l’insupportable L’Enfer des hommes (Jesse Hibbs, 1955) qui évoque la vie d’un véritable héros de guerre mise en avant comme une source d’inspiration pour toute la jeunesse américaine validée par une austère présentation menée par le véritable général Walter Bedell Smith. Il s’agit de justifier un engagement aveugle, quel que soit l’ennemi. Le héros va tout quitter pour une carrière militaire qui représente le seul espoir d’accomplissement personnel. Aussi caricatural qu’idiot, le film est salué à sa sortie par l’Army qui considère que ce film « devrait être utilisé par l’armée à des fins d’enrôlement. »


L'enfer des hommes.



La collaboration entre Hollywood et Washington n’est pas toujours aussi fusionnelle que pour ces films souvent initiés par les militaires eux-mêmes ou écrits par des soldats devenus scénaristes. Certains réalisateurs approchent l’armée avec des intentions plus pragmatiques que bellicistes. Les images d’archives offrent en effet un moyen peu coûteux d’éviter les onéreuses reconstitutions des combats et les troupes en manœuvre permettent de mettre en boîte, toujours à moindres frais, des plans impressionnants qui boostent des films tournés à l’économie. Sur certains films, les réalisateurs se cantonnent aux scènes de dialogue en studio et utilisent, pour toutes les scènes d’action, uniquement des images fournies par les militaires. Avec la multiplication des films, et donc des requêtes, certains couacs apparaissent. Parce que les studios ne sont guère intéressés par produire des œuvres controversées et parce que les scénaristes sont pour la plupart effrayés à l’idée de passer pour des communistes, ces films rejetés par l’armée restent plutôt rares. Hollywood est également très pusillanime, la guerre froide et ses bouillantes conséquences en Corée n’encouragent pas les producteurs à arpenter les chemins de la polémique. Bien que la Seconde Guerre mondiale soit officiellement achevée, le temps n’est pas à la remise en cause des procédures ou des compétences de l’armée américaine. Mais les désirs des militaires étant parfois insondables, il arrive régulièrement qu’Hollywood et Washington n’arrivent pas à s’entendre. 


Parfois, le réalisateur tente un coup de force. C’est ce que Howard Hughes a fait après que l’Air Force l’a approché pour réaliser Une minute avant l’heure en 1952 afin de faire la promotion de ses planeurs de combat. À la fin du film, une séquence absente du scénario montre des américains tirer au mortier sur des réfugiés coréens. Les militaires sont scandalisés et refusent de donner leur approbation au film. Hughes tient bon, garde la scène et coupe simplement le carton final de remerciement envers l’armée. Ce même carton sera également retiré du générique de fin d’Ouragan sur le Caine (Edward Dmytryk, 1954) mais cette fois-ci à la demande de l’armée qui s’est rendu compte, le film terminé, que le récit d’une mutinerie à bord d’un vaisseau américain n’était pas vraiment le genre de message qu’elle souhaitait véhiculer. Pour le film Commando dans la mer du Japon (Nathan Juran, 1957) la Navy souhaite éviter de passer pour un organe de censure. Ils discutent donc directement avec les producteurs pour qu’ils influencent, discrètement, le scénariste Bernie Gordon afin qu’il modifie le script. Lorsque la Navy invite à bord d’un de ses sous-marins l’équipe du film, Gordon préfère se défiler. Étant blacklisté par les maccarthystes, il a écrit le film sous un pseudo et la dernière chose qu’il souhaite au monde est d’approcher une base militaire, craignant, s’il était reconnu, d’être accusé d’espionnage par le FBI. Ironiquement, le film est porté par l’un des informateurs les plus zélés du Bureau, Ronald Reagan !


L’adaptation du best-seller de James Jones, Tant qu’il y aura des hommes (Fred Zinnemann, 1953), dont l’histoire montre un soldat victime de brimades, va également poser un problème évident. Bien que les producteurs soient de bonne volonté et réécrivent sans cesse le scénario, l’armée se demande bien quel profit elle pourrait tirer de cette édifiante histoire. La dimension sulfureuse du sujet inquiète l’État-major et aurait dû condamner le projet à un refus pur et simple mais Donald Baruch décide qu’une coopération leur permettra de garder un œil sur la production ainsi qu’un levier pour en limiter les aspects les plus déplaisants. À sa sortie, le film mettra en colère une partie du public, choqué de voir un film au discours antimilitariste. Les plaintes s’accumulent sur le bureau du Department Of Defense qui tente de justifier leur coopération d’un côté tout en bannissant le film de son circuit interne. 



En 1956, lorsque Robert Aldrich prépare Attaque ! pour United Artists, il est hors de question que l’Army collabore à un projet qui met en scène l’assassinat d’un officier incompétent par l’un de ses hommes. Pour l’Army : « Il est évident qu’il n’est pas souhaitable, ou possible, d’offrir une coopération officielle aux productions qui auraient tendance à discréditer le personnel et, ce faisant, à saper ou détruire le moral des militaires. » Robert Aldrich refuse de réécrire son scénario et déclare, furieux, qu’il « ne veut pas qu’on lui ordonne comment faire son film ! » L’affaire atterrit sur le bureau d’un membre du congrès, Melvin Price, qui s’émeut et qualifie la réponse de l’armée de « tentative honteuse d’imposer une censure sur un film » sans que les investigations du Congrès n’aillent plus loin…


En racontant dans Air Strike l’histoire d’un Noir et d’un Juif à bord d’un porte-avions durant la Seconde Guerre mondiale, le réalisateur producteur Cy Roth essaye de monter un film sur le racisme dans les rangs de l’armée de l’air mais le Department Of Defense lui oppose un « non » catégorique. Roth décide alors de contre-attaquer et d’écrire au président Eisenhower pour dénoncer la discrimination dont il se dit être victime. Le DOD lui réexplique alors les modalités de coopération. Finalement, grâce à l’enthousiasme déployé par le réalisateur à plaider sa cause, le chef de l’Air Force décide de diligenter une enquête du FBI. Peu de temps après le début de l’enquête, Roth, terrorisé, décide finalement qu’il est prêt à retravailler son scénario pour coopérer à 100 %. Le film racontera les aventures d’une bande de pilotes de chasse et tout ce qui touche au racisme est dégagé. In fine, même si elle s’est impliquée dans le film, l’Air Force trouve Air Strike si mauvais qu’elle exige auprès du réalisateur de ne pas être créditée au générique.


D’une manière générale, les années 50 voient l’arrivée de la question raciale et la mixité forcée provoquée par la guerre, et l’évolution des mœurs rendent ce sujet de plus en plus difficile d’éluder. Je suis un nègre (Mark Robson, 1949) traite d’un soldat noir confronté au racisme durant la guerre du Pacifique. Dans J’ai vécu l’enfer de Corée (Samuel Fuller, 1951) un prisonnier coréen demande à un soldat américain d’origine japonaise ses motivations pour se battre pour un pays qui finalement le traite si mal. Le film soulève l’ire des militaires qui ont fourni des images d’archives et, pendant le scandale, personne ne semble s’émouvoir du fait que ces images historiques restent la propriété exclusive du Department Of Defense qui les négocie selon son bon vouloir. Pour produire en 1955 l’ambitieux Cri de la victoire, Raoul Walsh sait qu’il doit obligatoirement se mettre d’accord avec la Navy. Il est persuadé que l’accès au matériel militaire est indispensable pour le tournage. Le scénario du film est donc mutilé et tout ce qui touche aux conflits raciaux entre les soldats va être biffé. Il est dramatique de se rendre compte que pour que le film puisse exister, il aura fallu le vider d’une bonne partie de sa substance dont le discours finit par contredire les intentions initiales. Le DOD se justifie en expliquant qu’il n’a rien, dans le fond, contre ces débats mais que ces derniers ne sont pas dans l’intérêt du gouvernement. Pour Don Baruch, « ils pourraient être utilisés facilement par les communistes à des fins de propagande anti-américaine. » 


Battle Cry



Le Cri de la victoire est finalement une victime officielle de l’obsession anticommuniste qui se met rapidement en place après la guerre et influence lourdement le cinéma de guerre américain. Eric Johnston (ancien président de la Chambre du commerce des USA et désormais à la tête du Motion Picture Producers and Distributors of America) déclare en 1947 que  « le  cinéma américain est et doit être toujours davantage une arme de combat contre le communisme. […] Les films américains apportent des preuves palpables du mensonge et de la propagande totalitaire. La vieille légende de la décadence du capitalisme aux USA s’effondre sitôt que le public a la chance de voir nos films et d’en tirer des conclusions. » La guerre froide prévue avant la fin de la Seconde Guerre mondiale va naturellement pousser les autorités à prolonger les demandes du mémo diffusé dès 1943 sur le traitement au cinéma des Allemands et des Japonais. Il s’agit de préparer l’opinion américaine à accepter que les ennemis d’hier sont devenus les alliés d’aujourd’hui et que tous sont unis contre une menace aux dimensions inédites : le péril communiste. Mais le développement des armes nucléaires donne une dimension quasi biblique aux conséquences probables d’un conflit avec les Soviétiques que le cinéma va avoir du mal, dans un premier temps, à appréhender. 


Ainsi, sans qu’il soit possible de vraiment mesurer l’influence que les desiderata stratégiques du Pentagone aient pu avoir sur Hollywood, la production cinématographique traitant de la Seconde Guerre mondiale va ainsi enchaîner les portraits d’Allemands très respectables. En 1949, le discours final de Bastogne insiste sur le fait que la guerre est la conséquence de la folie des nazis, mais pas du peuple allemand. L’année d’après, La Ville écartelée (George Seaton, 1950) traite du blocage de Berlin par les Soviétiques et Henry Hathaway avec Le Renard du désert (1951) porte à l’écran une représentation mensongère du maréchal Rommel basée littéralement sur la propagande créée de toutes pièces par les nazis. Face au communisme, il y a urgence alors le public doit comprendre que les ennemis d’hier, ceux contre qui ils s’étaient mobilisés moins de dix ans plus tôt, sont devenus les amis d’aujourd’hui. La priorité est donc aux récits de guerre articulant les destins de soldats respectables avec qui on peut faire une paix honorable. Des soldats comme ceux de Torpilles sous l’Atlantique (Dick Powell, 1957) où un commandant de sous-marin allemand qui déteste le Führer finira par gagner le respect du capitaine du destroyer américain qui le traque (contrairement au roman original où ce dernier haïra l’Allemand jusqu’au bout). Des soldats comme celui interprété par Marlon Brando dans Le Bal des maudits (Edward Dmytryk, 1958), qui expriment des doutes, interrogent leur loyauté puis qui condamnent sévèrement le régime nazi et ses atrocités. Le Bal des maudits, qui jouit d’une collaboration réussie (images d’archives pertinentes, pyrotechnie impressionnante) a vu son scénario clairement orienté dans ce sens ; le caractère du soldat allemand étant profondément modifié par rapport à ce qu’il était dans le roman. Bien sûr, ce changement a été en partie voulu par Brando lui-même qui voulait apparaître dans un rôle positif, mais pour Irwin Shaw, l’auteur du roman, il ne faut surtout pas ignorer « l’influence du département d’État qui était intéressé par la réhabilitation de l’image des Allemands à cette époque. »

 


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INTERLUDE

Alors que la guerre n’est pas terminée, le War Department informe Taylor Mills, de l’Office of War Information que l’armée veut emmener des responsables d’Hollywood visiter l’Europe afin de leur faire comprendre les enjeux que la capitulation de l’Allemagne nazie va entraîner. Il s’agit de faire participer Hollywood à la dénazification de 80 millions d’Allemands et de justifier également la présence des troupes d’occupation en Europe.

Sont invités les présidents de la Paramount, de la 20th Century Fox, de la Warner et de la Columbia, ceux de RKO et de la MGM ainsi qu’une douzaine de cinéastes de plus. Lorsqu’ils quittent le Pentagone pour leur voyage, le chef des armées, George C. Marshall, leur dit : « Toutes les armes ne valent rien sans morale, mais votre industrie a contribué énormément à cette morale… et vous y contribuerez encore ! »

Pendant trois semaines, ils vont donc d’un pays à l’autre (France, Allemagne, Yougoslavie, Pologne, Roumanie…) pour rencontrer diverses autorités politiques, morales ou religieuses. Les discussions tournent autour des difficultés rencontrées par les exploitants locaux, ils s’interrogent sur les moyens de relancer cette économie profitable aux intérêts américains mais également sur la nature même des films à exporter. On leur explique ainsi qu’ils ne peuvent faire de films contre le peuple allemand, mais seulement contre les nazis. Un pasteur allemand les met en garde contre le pouvoir de séduction que le communisme pourrait avoir auprès des jeunes. Les demandes vont toutes dans le même sens comme le résume le producteur Sol Lesser qui rapporte le discours que la plupart des commandants leur ont tenu : « Pour l’amour de Dieu, ramenez le message, la guerre ne sera terminée que lorsque nous aurons réglé nos problèmes avec les Russes et leurs alliés. En attendant, vaut mieux rester armés ! »

Pour l’armée qui cherche à reprendre le contrôle de la jeunesse allemande, « le cinéma est un média bien plus valable que le sont les livres d’école » et le Field Marshal B. Montgomery explique que  « c’est avec le cinéma que les Allemands seront rééduqués ! La semaine dernière, le Soviet Marshal Zukhoff m’a dit : celui qui contrôle le cinéma, contrôle l’Allemagne ! » Il est donc décidé de produire des films où l’on montre de bons Allemands, des résistants antinazis. Le colonel Lieven souhaite la réouverture aussi vite que possible des cinémas d’Hambourg et demande donc des films pour remplir les salles. Ses exigences sont simples, il faut éviter les films qui pourraient tourner en dérision l’Amérique et l’Angleterre, il faut également éviter les films qui feraient trop de propagande à l’american way of life, mais il faut présenter les Américains comme des gens raisonnables. Les films de gangsters sont proscrits, les films musicaux sont bienvenus, si ce n’est pas du jazz !

Un épais rapport est publié fin Juillet 1945. Voici les premières lignes :

« Le cinéma, la presse et la radio sont trois grands médias. Pendant la guerre en Europe, ils se sont mobilisés pour accélérer la victoire. Ils doivent maintenant fournir le véhicule de communication à travers lequel une guerre encore plus délicate et plus cruciale doit être gagnée. Le cinéma seul est l’oreille et l’œil dans un langage que les gens de tout âge et de toute origine peuvent comprendre. Le cinéma et la poudre à canon sont faits des mêmes ingrédients. La poudre à canon, dans toute sa létalité, a offert dans les mains des alliés le corps des rebelles ainsi que la patrie battue du peuple allemand. Le cinéma, dans toutes ses formes, doit maintenant être utilisé pour la lutte titanique pour nettoyer les esprits, changer les attitudes et gagner la coopération des Allemands. Une génération entière de jeunes Allemands doit être entraînée à vivre en paix avec ses semblables dans un monde si petit que toute future guerre ne serait rien d’autre que du suicide planétaire. Finalement, sur le front, le cinéma a une responsabilité permanente. »

Francis Harmon, du War Activities Committee of the Motion Pictures Industry, 25 Juillet 1945

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Les structures anticommunistes mises en place après les grèves de 1919 avaient été mises en sourdine durant la guerre. Elles sont dorénavant réactivées et le FBI peut désormais emmener et interroger n’importe quel citoyen sur de simples soupçons. Deux grandes vagues d’audition secouent Hollywood en 1951 et les thuriféraires de l’anticommunisme comme Walt Disney, John Wayne ou Ronald Reagan prennent la tête d’une « Croisade pour la liberté ». Le sénateur McCarthy va traîner le tout Hollywood devant les tribunaux, provoquant la fuite de certains ou le « blacklistage » d’autres se retrouvant obligés de travailler sous pseudonyme. Certains comme John Huston, Frank Sinatra ou William Wyler créent le Comité du Premier Amendement afin de contre-attaquer. Elia Kazan dénonce tous ses proches et hérite du surnom de « Rat », Chaplin fuit en Europe en 1952 et finalement le résultat de cette misérable chasse aux sorcières aboutit à la condamnation d’une dizaine de personnes, refusant de répondre à la question « êtes-vous un communiste ? »


J'ai vécu l'enfer de Corée




Cette ambiance se reflète bien sûr dans les films produits à l’époque et même dans des films progressistes, rejetés par l’armée, comme J’ai vécu l’enfer de Corée, le communisme est pourfendu, maudit. Dès le début des années 50, l’idéologie de la « Civil Defense » développée par la Federal Civil Defense Agency incite la population à se préparer à un conflit nucléaire, n’ayant guère qu’une vaine proposition de discipline collective à opposer à la bombe. Avec la télévision et la radio, Hollywood est l’un des véhicules de cette propagande et le cinéma s’imposera rapidement comme l’industrie qui saura porter au public l’idéologie de la sécurité nationale. Hollywood (d’abord au travers des films de guerre, puis plus tard grâce au fantastique et au cinéma catastrophe) présente au public l’institution militaire comme étant un prolongement naturel de la nation et orchestre indéfiniment les gestes de citoyens soldats se sacrifiant les uns après les autres au nom de la Destinée Manifeste du pays. Le spectacle sans cesse renouvelé de la destruction de l’Amérique a débuté. « C’est dans cet étrange monde parallèle, crée par l’industrie de l’image, que l’invasion des États-Unis par les extraterrestres commence » explique Jean-Michel Valantin dans son élan à détailler le traitement de la menace dans le cinéma américain. Apparaissent ainsi quelques films de SF traitant de ce sujet et se développant d’abord en dehors du giron du Pentagone, n’étant que très rarement aidé et peu pris au sérieux. Ils constituent pourtant la base d’un cinéma qui va s’imposer pour les 60 ans à venir et qui permettra à l’Armée de faire sa publicité sans pour autant avoir à se projeter dans des conflits réels systématiquement impopulaires ou contre-productifs.


En 1954, Eisenhower rend publique la doctrine des représailles massives en riposte à toute attaque ennemie. Cette dissuasion ne sera jamais, elle non plus, très populaire et bien vite la science-fiction s’empare du sujet. La menace prométhéenne et le risque qu’elle échappe à tout contrôle va nourrir les films de monstres qui voient la nature contre-attaquer en envoyant contre l’Amérique des fourmis géantes ou des araignées démesurées. En 1951, au-delà des métaphores évidentes qui voient derrière chaque extraterrestre un communiste, Le Jour où la Terre s’arrêta fait, in fine, la promotion du système de représailles massives. Le film, que l’Army va aider en fournissant quelques soldats, se termine par un discours du visiteur de l’espace particulièrement clair : « L'univers est plus petit chaque jour, et la menace d'une agression, d'où qu'elle vienne, n'est plus acceptable. La sécurité doit être pour tous ou nul ne sera en sécurité. Cela ne signifie pas renoncer à la liberté mais renoncer à agir avec irresponsabilité. […] Une autorité aussi haute repose bien sûr sur la police qui la représente. En guise de policiers, nous avons créé une race de robots. […] Au premier signe de violence, ils agissent contre l'agresseur. Les conséquences de leur mise en action sont trop terribles pour s'y risquer. Résultat : nous vivons en paix, sans armes ni armée, ne craignant ni agression ni guerre, et libres d'avoir des activités plus profitables. Nous ne prétendons pas avoir atteint la perfection, mais nous avons un système qui fonctionne. » La production de ces petits films de science-fiction mettant en scène les conséquences burlesques du nucléaire va être relayée par l’arrivée de grands films de guerre traitant du sujet avec un ton plus dramatique. Un bal terrifiant et anxiogène lancé par le dépressif Dernier Rivage (Stanley Kramer, 1959) et qui sera poursuivi par Sidney Lumet et Stanley Kubrick dans les années 60. Mais pour l’heure, Hollywood est encore le véhicule attentif des ambitions militaires, continuant d’affirmer que la dissuasion atomique est l’assurance d’un monde en paix. Destination… Lune ! (Irving Pichel, 1950) déroule, pour un public venu voir le récit d’une aventure spatiale, la propagande de l’Air Force qui réclame plus de crédits ainsi que le monopole de l’arme atomique. Les militaires redoutent que la course à l’espace qui se profile ne leur échappe et le film est un véritable plaidoyer pour qu’elle reste dans le giron militaire… ce qui finalement arrivera en 1958 lorsque Eisenhower choisira une orientation civile en créant la NASA.

 
Destination Lune


Les années 50 se sont arrachées du merdier de la Seconde Guerre mondiale. Durant cette décennie cohabitent la naïveté d’une Amérique sûre de son bon droit et de sa mission, soutenue par une armée qu’on ne saurait remettre en cause. Mais les années 60 vont substituer My Lai à Iwo Jima et Dennis Hopper à John Wayne. L’innocence belliciste et la propagande surannée qui émanent du couple formé par Hollywood et le Pentagone vont bientôt être littéralement piétinées par les colliers de fleurs et les bidons de napalm…










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